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Archive for the ‘36 15 Me Myself & I’ Category

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« Jeudi, 30 Août 2001, minuit pile, terrain de basket-ball derrière la Part-Dieu, fin d’une partie en solitaire, pause gorge sèche et poches vides»

L’été fut meurtrier et la vérité ne fait pas de prisonnier. Et puis l’amitié pris tout son sens dans la trahison parce que l’amour ne tient qu’à un préservatif. Quant à la mémoire, elle s’arrangeait de nous pour mieux nous survivre. Alors je l’écrivais puisque les mots n’arrivaient plus à sortir de ma bouche.

2001 l’odyssée de l’espèce, l’année de tous les viagers où j’ai commencé à cotiser au nom du conditionnel et de ce réflexe pavlovien communément appelé «bonheur». J’y ai perdu mes dernières illusions, pas mal d’ambition, un peu de ma passion, tous les membres de ma famille d’adoption et beaucoup trop de Kleenex. Voilà pourquoi il n’y avait plus personne pour scorer avec ou contre moi ce soir. Pas d’épaules sur lesquelles se reposer et encore moins  de regards francs pour se rassurer. Rien. Il y avait juste cette persistante impression de deuil, sans savoir encore vraiment ce que l’on a perdu. Et ce pour combien de temps ? Pour tout le temps !

Tout autour de cet instant, une épaisse et envoûtante pénombre jonglait avec un trio de réverbères pour donner un peu d’espoir aux imprudents visiteurs de son mystère. Parfois on ne revient jamais du noir. Personnellement, je l’aime, enfin je l’apprécie assis, las et résigné. Je le vois sans l’apercevoir. Je l’effleure constamment. Il m’entoure, m’enterre, me fait taire quitte à tout oublier. Et dans ce silence total, honnête et précieux, je sentais de la vie là où l’on en voulait pas, sous mes paumes, sur le cuir de mon ballon de basket-ball usé et rugueux. Je crois que ce soir là, j’ai commencé à donner des noms aux choses en leur parlant et elles de me répondre.

Je l’ai serré dans mes mains déjà tendues, crispées et tétanisées. Je l’ai pressé, secoué, empoigné, pressurisé, puis relâché du bout de mes empreintes digitales. Mais il n’a pas bronché, il est resté le même. Froid, calme et flegmatique. Chacun de ses rebonds arbitrait le temps qui résistait dans la pénombre et dans son ultime saut de l’ange —avant de rouler péniblement au ralenti— le ballon me demanda pardon :

« – Je suis désolé, pour toi, pour ta perte… Pour la fin, enfin pour tout ça à vrai dire…

– Hein, ha, tu crois vraiment que tu me parles ? Hein, tu le voudrais, mais en vérité, je suis simplement fou ! Fou de rage ! Fou de haine ! Fou de vide ! Et pourquoi me présentes-tu ton mea culpa au juste, Monsieur de cuir estampillé NBA ?

– Appelle-moi par mon nom, je sais que tu m’en a donné un… Prononce le, cela te fera du bien… Tu pourras passer à autre chose… Tu pourras tout oublier et même mentir…

– Sdl*, c’est ton nom, voilà, t’es heureux maintenant ?! Tu veux un médaillon et un peu d’eau bénite ? Mais sache que je ne veux pas aller bien, je ne veux pas oublier, je veux que tout s’effondre quitte à m’ajouter à la liste des décombres !

– Et pour quoi au final ? Une petite vengeance fraternelle ? La recherche sans fin de l’égo perdu ? Des coupables à blâmer ? Des cibles à atteindre ? Une reconquête à planifier ? Les choses sont faites pour se terminer partenaire, sinon elles ne sont plus des évènements et encore moins des sentiments ! Et à partir de là, il n’y a plus de temps et plus de conjugaisons pour combler les mémoires…

– Bravo, j’applaudis ! Splendide, merveilleux, profond, touchant ! De la merde oui ! Tu vois cette lueur dans mes yeux, elle est tout ce qui compte et qui me fait avancer chaque jour coup après coup !

– Si tu crois que la haine sera toujours ton moteur, c’est que tu n’es pas la machine que tu crois…

– Je ne crois pas. Je ne crois plus. Je collectionne les cicatrices et je prends du bide, c’est tout. Et puis joue au lieu de parler, pendant ce temps j’éviterai de penser…»

Enfant j’avais un ami imaginaire, depuis cette nuit-là il ne me reste que la folie.

*Sujet d’élite

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« Mercredi, 1er Aout 2001, 23 heures et quelques grammes dans le sang, terrain de basket-ball derrière la Part-Dieu, fin d’une partie qui n’a jamais commencé, pause 8.6. avec expédition punitive »

I Love This Game.

Le jeu de la mort sans aucune danse, juste une bouteille dans une main, le ballon dans l’autre et un terrain toujours trop grand pour entreprendre une quelconque tentative de shoot en extension en direction d’un panier marchant à reculons. À ce niveau là on n’essaie plus, on s’acharne. Mais l’alcool donne plus de courage que de lucidité.

Et par l’une de ces nuits d’août dispensant autant d’insomnie passagère que d’angoisse sociale, le mauvais génie vint me chercher en bas de ma tour à l’heure fatidique de l’infusion. Ce timing séparant les hommes par l’horizontale ou la verticale. Nous empruntions une route à l’abandon en rodant dans les ruelles du centre-ville — éventré de ses gens — au volant de la délinquance assistée à coup de 16 mesures assassins en 44100 Hz, s’il vous plaît.

Après notre halte de prédilection sur le playground de pèlerinage, deux choix s’offraient à nous : rentrer mourir — un peu mais pas trop — contre un matelas ne répondant jamais à nos dilemmes de soiffards ou combattre le code pénal et le système solaire en fonçant tête baissée dans la nuit nègre sans cause précise. Et peu importe s’il n’y aurait plus de soleil à voir en bout de piste. Nul ne se souviendra de nous, alors pourquoi faire semblant encore cinquante ans ? La romance n’avait pas sa place dans notre dramaturgie, nous ne vivions aucune bohème, juste la galère la plus crasse.

Le mauvais génie se leva d’un coup d’un seul, malgré la gravité et la fermentation, pour se dresser au-dessus de ma tête au bord de l’implosion et m’intimer l’ordre de ramasser ce qu’il me restait d’humanité et d’aplomb pour me mettre à la place du mort et entamer une séance de karaoké à m’en faire rompre les cordes vocales. Merde les punks envieraient presque notre passion pour l’autodestruction ! Les crissements de pneus et l’abus de basses agissaient comme des marionnettistes sur ma nuque, alors…

Et si, en dépit de ce projet de société sans avenir, j’avais l’idée saugrenue de refuser l’offrande, mon jumeau démoniaque m’aurait chuchoté doucement, lentement et méthodiquement en s’approchant de mon visage décomposé :

« – Pourquoi enfoiré, hein !? Dis moi pourquoi tu refuserais de m’accompagner sur le chemin de l’enfer ?

– Disons que primo là tout de suite, lui dirais-je, j’ai une bouteille à la place du libre arbitre, secondo l’enfer est une conception un peu trop carcérale pour être divine et tertio tu sais que je t’aime, mais ton haleine de pilier de comptoir par pitié, ailleurs… Parler avec ton cul ne te réussit guère !

– Ha comme ça on fait la fine bouche, on joue sa mijaurée, on fait sa coquette espèce de biatch ! Quand tu avais bu cette bouteille de rhum La Mauny cul sec, tu devisais un peu moins Monsieur «j’ai des états d’âme», Monsieur «j’ai une conscience», Monsieur «j’ai un avis», Monsieur «j’ai laissé mes couilles dans la bouche de quelqu’un d’autre» !!!

– Hein, quoi ? Mais t’es un grand malade toi, lui aurais-je asséné. Le goût du danger, c’est une chose, mais si on ne le met pas en perspective avec l’avenir, quel est son intérêt ? Hein, monsieur «je parle plus vite que je ne bois» ! Perdre l’usage de mes tympans ok, mais pas de mes tempes ! Je veux bien stagner en ta compagnie, mais l’état végétatif très peu pour moi !

– Hum t’as peur de quoi soldat ? Hein, dis moi !! De rater la vie que tu n’auras jamais hors du quartier, tu tournes le dos à la mort, hein ?

– Non, je ne la crains pas, ma gueule, et à tord ! Mais j’ai peur du souvenir… Et tu devrais aussi…»

Le silence qui aurait suivi aurait bien valu un enterrement.

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« Jeudi, 19 Juillet 2001, 21 heures et des poussières, terrain de basket-ball derrière la Part-Dieu, fin d’une partie virile mais correcte, pause H2O et moments de vérité »

Les mains sur les hanches, le visage plus que constipé et les respirations sous assistance, je laissais à mon seul corps la responsabilité de ses actes. Je suis pilote, pas mécanicien. Putain j’avais le poumon gauche calciné, le droit avait perdu sa rustine durant la bataille et je n’avais plus de force pour les cracher, les mains et les genoux encastrés dans le granit. Hum, j’aurais pu comme tout le monde avoir des problèmes de santé, mais je possédais plutôt une forte addiction à la junk food. Moralité le kebab est plus mortel que la cigarette.

Le ciel Rhône Poulenc de la cuvette lyonnaise finissait par se draper progressivement d’un bleu cartouche. Et durant ce point de bascule entre la dispersion des effectifs retrouvant leurs rombières et les réverbères touchés simultanément par l’illumination, il ne restait guère que le mauvais génie et mon sac à dos pour écouter d’une oreille distante mes interminables digressions. Et oui, il n’y a qu’un ami pour faire semblant, les autres vous ignorent tout bonnement !

Nous devisions le sourire en coin sur le grabuge qu’avait provoqué Loft Story chez les sociologues en goguette, tout y en voyant un signe de la fin du monde en prime time dans ce tas d’immondices logé dans la bouche de tous les Français. La gourmandise est un vilain défaut et un sacré défi.

Nous allions atteindre le paroxysme de notre débat en évoquant la partie de l’émission portant sur les néologismes lorsque nous fûmes interrompus par une saillie familière. Le genre de voix qui vous prend deux à trois heures de votre vie que vous ne retrouverez jamais, le pire c’est que durant cette séance, nous n’avions que peu droit au chapitre. Et oui nous n’avions que 21 ans, c’était déjà pas mal vu notre pédigrée mais pas suffisamment pour lui.

Et tout droit sorti de la pénombre – en provenance directe dont ne sait où – nous vîmes apparaître le svelte et retord renard des faubourgs. Le genre de spécimen préférant les questions rhétoriques aux réponses toutes faites. Le type d’énergumène opinant du sous-chef avec un large sourire comme pour indiquer à tous les contrevenants que leur part du dialogue n’est qu’un ultime moment de répit dans son monologue à deux places. Attachez vos ceintures. Le pas aérien, le corps miraculeusement en équilibre, ses longs doigts frémissaient de préliminaires et de programmation neurolinguistique. Il s’approcha alors à portée de débat, puis sans même nous serrer la main, il entama les hostilités :

« – Alors les jeunes, on fait dans la moralité républicaine au lieu de parler de contrôle social ?

– Heu non, nous parlons de Loft Story !

– Ha bah non, mon duo décadent préféré, réfléchissez ce n’est pas une question de télévision ou de programme, l’enjeu c’est le gardiennage démocratique !

– Ouais ouais, je vais vous laisser discuter le négro et toi. Les histoires avec des mots à 7 syllabes, très peu pour moi et puis il fait soif ! Allez, à la revoyure, le mauvais génie prit la tangente aussi vite qu’après l’un de ses adultères par omission.

– Puisqu’il ne reste que nous deux mon cher Sylvain, revoyons ensemble ta grille de lecture. Pourquoi diable d’échines-tu contre Loft Story ? Tu as du temps à perdre ?

– Heu et bien, disons que c’est une fidèle photographie de l’époque et du pays. Et, en outre, ce n’est pas un problème de cliché, mais de sujet, je trouve cela très dérangeant de vivre en pleine cour des miracles ! Ce n’est pas la société du spectacle, mais celle de la débâcle !

– On est encore naïf à ce que j’entends, tu croyais habiter le pays du siècle des Lumières, des Droits de l’Homme et de la culture soluble dans la masse ? Comme, c’est mignon…

– Non bien sûr, je sais bien que c’est une publicité mensongère à l’usage de l’Office du Tourisme, mais tout de même, un peu de tenue. Je veux bien être ouvert d’esprit, mais pas dilaté…

– Tu sais quoi, finalement Loft Story, jeune homme, c’est la concrétisation par le bas de tout ce que tu veux. Ce pays t’emmerde prodigieusement, sa culture séculaire ne veut pas de toi, et toute ta vie est déterminée par le droit du sang et le poids du fric qui en découle. Le Loft, c’est l’Amérique, sub-culture du pauvre, mœurs transgressives, religion des self made men et communauté des idées à la carte. Tu croyais que la destruction des frontières par l’argent apporterait l’émancipation ? À moyen vulgaire, public vulgaire, et peu importe le système, une industrie reste une industrie…

– Mouais, mouais, mouais, pour moi le problème n’est pas économique mais social…

– Tu vois, tu y viens de toi-même, le contrôle social ! Tu devrais arrêter Sun Tzu, tu n’es pas en guerre que je sache, nous sommes dans le pays de la contestation molle. Tiens essaye ce truc là, ça sera un meilleur pied de biche pour toi.

– Hum, Le Pouvoir sur Scène de Georges Balandier, hum… Concrètement, il faut que je fasse quoi avec ? Que j’assomme mon prochain avec ce pavé ou que je le lise ?

– À toi de voir mon frère, à toi de me le dire… »

La discussion continua de plus belle en partant de la dualité de Darwich à la cartographie génétique de notre espèce en passant par les détails du concert de Gravdiggaz qu’il avait organisé au Transbordeur en 1997. C’est à ce moment que j’ai arrêté d’écouter bêtement pour entendre patiemment !

Je crois que c’est ce que j’affectionnais le plus dans nos conversations à bout portant, le fait d’aller n’importe où en partant de nulle part. Sans slogan ni bannière et encore moins de camp. Mais l’idée était là précisément, il n’avait rien à vendre et je n’avais rien pour l’acheter.

Malgré son petit ton professoral et sa petite dizaine d’années de plus, je me languissais des tournures parfois institutionnelles de sa versification. Parce que lui au moins avait le vécu nécessaire pour porter le savoir de salle de classe sur ses épaules. Il ne faisait pas la leçon au-dessus des autres, il ne dealait pas des échantillons de pensées sans en avoir en stock, il mettait juste sa connaissance en jeu à chaque fois qu’il ouvrait la bouche. Depuis, j’ai toujours cultivé à juste titre une certaine défiance légitime vis-à-vis des gens trop polis – un ulcère au lieu de l’âme – se promenant avec leurs diplômes autour du cou et possédant une bibliothèque à la place de la tête !

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« Samedi, 14 juillet 2001, 18h30, terrain de basket-ball derrière la Part-Dieu, fin d’une partie endiablée, pause H2O et Girl Talk »

Butor qui avait plus de mâchoire que de tête cria à trente centimètres des oreilles du mauvais génie :

« – Et sinon, ça fait quoi ce soir ? 14 juillet, O-BLI-GÉ,  je vais aller en résoi et serrer une michtonneuse ou deux, une de celles des Monts d’Or O-BLI-GÉ !!!! Yes papa !

– Subtile, vraiment subtile, mais ma bite à couper que tu vas serrer ta main droite comme tous les soirs !

– Hein hein, hein hein, éructe Butor !!!!

– Hum je vois que monsieur est très fort en onomatopées et sinon le français tu as déjà essayé ? Ils le parlent pas sur ton île ?

– T’sais quoi, t’parles beaucoup, mais t’fais jamais rien j’en suis sûr pélo !!!!

– En tout cas ce n’est pas ce que m’a dit ta mère. »

Heureusement qu’à ce moment crucial de la narration s’acheminant vers du free fight, une charmante mais néanmoins putassière jeune fille se mit à parler du cul du haut de ses talons compensés, sous la noble égide du bref morceau de tissu qui lui servait de mini-jupe. Et d’un coup de bassin, un seul, elle lobotomisa les deux belligérants jusqu’à la venue de sa future consœur. Le string ficelle est l’avenir de l’homme à ne pas en douter !

Personnellement, j’avais décidé depuis le début de l’après-midi de ne pas prendre partie, car la causerie avait dégénéré dès la première minute de jeu entre les deux coéquipiers. Et puis d’arbitre à bouc émissaire, il n’y avait qu’un pas – voire deux pour martyr.

D’un côté il y avait le mauvais génie, qui lui était le seul à me supporter 24h sur 24h et qui, de plus, avait les clefs de la voiture, quant à ma droite, recouvrant une large partie du soleil, il y avait le panoramique et subtil Butor. Je vous laisse imaginer d’où lui vient ce charmant sobriquet.

Admirez plutôt le bébé. Un monstre de poche, 2m10 de muscles animaliers nourris à la cuisine antillaise et 100 kilos de bêtise cathodique érigeant la violence à l’état de religion, équipé d’un sens moral douteux flirtant avec la lâcheté la plus ordinaire. Sa vie se résumait à rejouer encore et encore la scène de la rivière dans «La guerre du feu».

Le patibulaire et pathologiquement atteint Butor amusait particulièrement le mauvais génie qui rêvait d’en découdre du haut de ses 1m65 – enfin, sur la pointe des pieds – et de ses 60 kilos avec l’artillerie de poing, mais avec le petit Sun Tzu illustré à la place de l’instinct de survie. Je voyais inquiet ses yeux étinceler à l’idée David et Goliathienne de briser à la base le genou le plus faible de son vis-à-vis afin de le positionner à hauteur de sentence pour administrer avec amour une série de low kick dans la tempe, dans un moment d’allégresse onirique que n’aurait pas renié la Calas. La poésie des coups et blessures…

Ah, ces moments de testostérone appliqués sont dévolus à la camaraderie au final ! La cultiver, la chérir, la protéger, qui plus est si celle-ci peut être éprouvée contre un ennemi commun, n’importe lequel, n’importe quand, n’importe comment et pour n’importe quoi ! La bête humaine dans tout son génie universel, car jouer à la mort, c’est toujours plus distrayant à plusieurs. Et puis de nos jours la qualité d’un spectacle tient plus du public que de ses acteurs. Voilà pourquoi il ne s’est rien passé. A bien regarder autour de nous, le playground était désespérément vide de tous témoins pour perpétrer une quelconque légende urbaine. Alors les mines crispées des deux combattants se sont détendues jusqu’à la traditionnelle poignée de main, soldant les comptes jusqu’à la prochaine fois.

J’étais autant hébété que circonspect devant ce moment d’humanité volé à une éventuelle rubrique nécrologique. Et lorsque dans le soleil couchant, je vis le petit con et le grand abruti rire aux éclats, épaule contre épaule, enfin épaule contre coude, je ne pouvais m’empêcher de penser qu’un string ficelle sur un cul cambré était la seule alternative à notre barbarie toujours plus propre et sophistiquée.

Mais en attendant l’éveil des consciences et l’ajout à la constitution de l’orgie comme un droit et un devoir fondamental, la seule guerre acceptée de tous se déclare avec un sifflet, des maillots et un ballon. L’honneur est sauf, tout n’est pas perdu, heureusement qu’il reste les hymnes pour nous remémorer le goût du sang.

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Comment dire… Ma bienséance est gouvernée par ma panse. Et elle m’impose de répondre par l’affirmative à chaque invitation dînatoire, sans exception aucune, même avec des extrémistes. Au regard du mépris séculaire de mon boucher, je ne peux que me joindre à la table des barbares présumés.

Ma gourmandise ne fait pas dans la politique et encore moins dans la théologie, mais j’avoue cultiver une méfiance certaine à l’égard des barbus, a fortiori cuisiniers. Ce n’est pas que je craigne un moutonicide imaginaire à même la baignoire, mais les poils fourchus dans mon assiette très peu pour moi ! Malgré tout, j’allais tromper mon impérialiste restaurant américain pour des mets terroristes.

 

Ce soir à Vénissieux la communiste, au 13ᵉ étage de cette tour plus bancale que vétuste, avec ascenseurs et fragrance d’urines les jours de chance, nous célébrions le départ de mon meilleur ennemi. Oui, mon meilleur ennemi. Mais ne vous méprenez pas, il ressemblait en tous points à la définition la plus fidèle que j’ai de la famille. Ceci étant nous étions les exacts opposés. Tout nous séparait et pourtant nous ne pouvions pas rester loin de l’autre trop longtemps.

Nous voulions toujours avoir tous deux raison mais pas pour les mêmes tords. Il avait tout d’un écorché vif et moi, sans le savoir, le parfait tranchant de la lame. J’en veux pour preuve nos sujets de discorde favoris, la nature illimitée de mes sarcasmes face à son respect quasi divin pour la figure maternelle. Celle-ci étant souvent associée à mes élucubrations fortement imagées en fin de phrase, il n’en fallait pas plus déclencher une guerre de tranchée dans le périmètre de sa chambre!

Parfois lorsque l’esclandre et la punchline se faisaient trop cinglantes, mon meilleur ennemi, un homme un tantinet sanguin s’enquérait d’un couteau à large larme et me poursuivait dans la cage d’escalier du treizième étage au rez-de-chaussée. Une fois dans le hall d’entrée, je bondissais derrière un muret et de là, je trouvais une position stratégique pour continuer mon allocution à couvert. À cette époque, la conversation se terminait sur une analogie entre mon avenir et l’assassinat de Laurent-Désiré Kabila. Toutes les guerres ayant leur trêve et tous les couples leur logique, je finissais par aller acheter une bouteille de Fanta citron et je faisais amende honorable. Enfin, au moins jusqu’à la prochaine crise œdipienne !

Mais revenons plutôt au dîner théologique. Pour l’occasion, le colocataire de circonstance de mon meilleur ennemi et ses collègues de la prière du vendredi avaient concocté des grillades, des légumes vapeur, du thé à la menthe et quelques pâtisseries pour m’achever. C’était un fondamentaliste moderne, le colocataire de circonstance de mon meilleur ennemi, le genre avec la dernière paire de Air Max, la Playstation, l’album « La racaille sort un disque » de NAP et un DESS en communication, un pur produit d’époque vous dis-je. Sa vitrine modérée ne m’empêchait pourtant pas de l’éviter comme la peste. Point trop d’urbanité n’en faut !

À chaque fois que nous tombions nez-à-nez dans leur minuscule appartement, il tentait systématiquement de me donner la bonne parole avec une conversion à la clé. Je ne pouvais pas lui en vouloir, il était en confiance. Le maire de Vénissieux laissait le fameux Imam gambader dans toute la ville, le plus tranquillement du monde, même devant l’arrêt du bus 48 Express, là où lui et son équipe tenaient la jambe et le crachoir du pauvre malheureux qui n’avait pas son crucifix sur lui. Et pour cause, le noir et la conversion à l’islam, c’est comme les blondes et la conversion à la négrophilie.

Le fameux colocataire de mon meilleur ennemi tenta ce soir là, une énième fois, de me faire adhérer au club en flattant mon surmoi. Mais j’avais un os occipital déficient, les informations avaient du mal à arriver jusqu’à mon égo. Sans compter qu’entre manger et penser il faut choisir et mon camp était tout désigné : je ne crois qu’en ce que je digère. D’ailleurs si j’avais pris ma retraite du milieu en quittant l’équipe de Jésus, ce n’était sûrement pas pour en intégrer une autre. De toute manière, je ne suis déjà pas d’accord avec moi-même, alors avec un Dieu hypothétique…

Mon ennemi et moi étions un couple dysfonctionnel soit. Mais pire, nous n’étions que les deux tiers d’un ménage à trois. Durant ce repas d’adieu, il manquait ce dernier tiers, le mauvais génie de mon meilleur ennemi celui qui faisait le lien parfait entre l’écorché vif et la lame. Ce bon monsieur avait décliné l’invitation. Officiellement pour une obscure histoire de concours « La meilleure crocheteuse de braguette du monde, du soir ». Officieusement d’après lui, Dieu ce sont ceux qui en parlent le moins qui le pratique le mieux. Puis le mauvais génie étant le plus sentimental de nous trois, Ô comme il lui était dur de dire au revoir.

 

Mais nous trois, nous avions une modeste religion où nous étions en communion, où nous ne parlions pas un ballon à la main sur un morceau de playground municipal. Un paradis gratuit et sans engagements. Dorénavant, à 30° à l’ombre, nous serions un de moins sur le terrain de basket. Nous serions un de moins tout court.

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Dernier étage avant le soleil, juillet 2010, 35 degrés.

J’attends qu’Icare fasse une overdose d’UV et repeigne la cour d’entrée. Pour tout vous dire, mon ventilateur s’est suicidé en tentant une énième fois de couper la patte de mon chat qui ne lui veut que du bien. Désormais orphelin et parent à charge, il me faut trouver une raison pour ne rien faire avant que l’on demande mon avis sur les excès d’orgueil de notre monde moderne. Ne posant que rarement des questions, je garde le silence car il est vain de m’extorquer une explication même un verre à la main. Alors, j’ai saboté l’interphone et la sonnette de la porte. Mais il reste le problème du tous connectés, que faire du truc qui sonne lorsqu’on ne lui demande rien? La téléphonie mobile n’engageant que ceux qui appellent, j’ai donné un peu de répit au summum de la technologie pour égoïstes universels. Plus de bip, plus de dring, plus de brrr…

Nous y voilà, un silence de règlement de compte et aucune justice aux alentours. Le paradis pour un impie.

Avec le temps, la canicule tente de me tuer à petit feu comme elle le peut. J’aurais bien voulu être une femme enceinte ou la salle d’attente d’un service gériatrique pour égayer les statistiques. Mais la mort me demande un effort que je ne peux décemment concéder. La gravité ankylosée, les muscles en berne, la bouche trop ouverte pour faire entrer de l’air, je prie pour une estocade comme lorsque l’on prie Dieu, c’est le geste qui compte pas le résultat. Et puis je veux bien souffler d’ennui, en revanche suffoquer jusqu’à l’agonie, c’est une voie sportive dans laquelle je ne peux m’engager sous peine d’y prendre du plaisir avec ma partenaire de lit. Faites l’amour pas les MST qu’ils disaient !

D’ailleurs, le lit et ma libido sont trop loin du salon, cela fait une quinzaine que nous ne nous sommes vus et depuis, la pornographie s’invite même dans mes céréales minceur. Je me dis qu’il est trop tard pour que je me prenne en main. Décidément, j’ai le cœur d’un manchot…

Whouha, pfff, arf, hum, heu… Rien à télécharger, l’été me ramène à la dure réalité nationale de la TNT. La télécommande est peut-être l’avenir de l’homme, mais sans piles neuves, je me contenterai de regarder le monde tourner en boucle par la fenêtre. Un embouteillage de nuages, des émanations de THC par une autre fenêtre et le mauvais goût quasi synchrone des voisins pour les refrains à base d’auto-tune. Un single et une déclaration d’amour en 8 mesures plus tard, rien ne se passe si ce n’est quelques preuves d’amour maternel avec une main et une joue d’enfant à l’étage du dessus, sans oublier l’écho du sex toy du couple d’à côté, dont l’accouchement a dû faire plus de dégâts collatéraux que d’heureux.

Je pourrais le twitter, mais cette mise en abîme finirait par me mettre la tête dans le merdier humain. Être ensemble, tout le temps, mais séparés sans but précis, juste pour donner dans l’humanisme, sans aucune responsabilité. Moi, je ne ressens plus rien et c’est mieux comme ça, c’est mieux pour toi, c’est mieux pour vous. Si je devais aimer, je finirais par voir les gens comme ils sont et je n’aime pas la violence en réunion démocratique et encore moins me salir les mains. Du coup, je les garde dans mes poches et je me surprends à siffler en même temps. Le surmenage me guette.

Un jour quelconque sur Terre à fixer le travail à la chaîne de l’horloge pour donner un peu de sens au vide. En perdition dans ce canapé —défiguré matin après matin par mon chat— où je me sens dans la peau du chauffeur de Miss Daisy. Mais où va-t-on et depuis quand suis-je là ? Nous sommes immobiles, est-ce une fuite d’huile ou de gazole ?

Ma cellule résidentielle commence-t-elle à sentir le faisandé ou ai-je omis de me laver depuis les vacances de la femme de ménage imaginaire ? Ni l’un, ni l’autre. Par mégarde, j’ai oublié une expérience scientifique en cours qui a pour but de définir le stade supérieur de la junk food. À l’oeil et au nez, les fabricants de ronron devraient subventionner mes travaux. Bref, je reprends mes esprits et mes crampes d’estomac en font de même. Mais quelle belle machine que l’homme, capable d’infini pour combattre le temps et réduit à la vacuité de la réalité par ses besoins basiques ! Je fixe l’horizon en restituant péniblement ces mots sur l’accoudoir gauche du canapé jadis blanc, désormais gris —pour le légiste et les archéologues.

Le comble de mon pragmatisme face aux choses, face aux gens, ce n’est pas que je refuse d’appeler à l’aide, mais que j’ai perdu le numéro du traiteur japonais. Alors, depuis j’hésite entre la grève de la faim et le cannibalisme.

Mon canapé, il est un peu comme feu mon banc. Jadis je traînais en bas de chez moi, à présent, je le fais à domicile. Drôle d’époque qui trouve du progrès là où il n’y en a pas. Peut-être que c’est pour notre bien. Peut-être que c’est pour le sien. Je le saurais bien, si un jour, par erreur, je sors de là !

PS : Vous pouvez remplacer le mot canapé par les mots : Femme, Nation, Travail, Religion et enfin celui qui lie tous les précédents les uns aux autres, l’Amour.

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Lundi 19 : 31/08/2005, Part 2 : Orgie conviviale &  Mardi 20 : 31/08/2005, Part 3 : La cigarette d’après

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J’ai la fâcheuse manie d’avoir l’imagination cannibale, voire boulimique, mais aujourd’hui aucune morsure. Je ne suis peut-être plus à son goût. Non, disons plutôt qu’un adultère entre deux jours ouvrables — fait de banalité citoyenne et de politesse économique — ne lui suffit plus. Quant à ses aguichantes avances de folie permanente, je passe mon tour pour le moment, car la liberté est à ce prix lorsque l’on a un mass murder au bout des doigts. Elle, elle me mâche, me recrache et me renvoie dans l’assiette avec les autres, avant le réveil-destin. Les mains dans le pétrin à avaler le purin en souriant jusqu’à en redemander en heures supplémentaires, je ne rentre pas dans le rang car je ne l’ai jamais quitté. Tout cela pour finir par prendre plus de distance que de recul.

Certains portent leur imagination autour du cou, la mienne, cette marâtre, prend toujours plus qu’elle ne donne, mais que ne ferait-on pas pour un rail d’évasion en solitaire, même en charter ? Quitte à ne jamais atteindre le sommeil paradoxal, autant être jetlagué de Frederic Taddéï à William Leymergie. Le problème de la drogue, ce n’est pas de décrocher, ce sont plutôt ses moyens de substitution. Merde, à force d’avoir des rêves en image de synthèse, en plastique, en Wifi, par abonnement avec un morphing et une laisse universelle à la clef, je finis par rêver éveillé et, pire, m’en satisfaire.

Ce soir, je ne trouve pas la nuit et encore moins un coma éthylique, la veine qui sépare mes sourcils froncés ne cesse de danser le derrière cambré en conviant mes tempes à l’agonie aux réjouissances tribales. Que quelqu’un fasse taire mon horloge biologique, avant que je ne coupe définitivement les fils qui ne se touchent plus depuis bien longtemps! Tout est une question de rythme et de mécanisme. Tout est une question d’habitudes et de fin. Je ne demande pas la paix, juste une pause, afin de reprendre mon souffle et d’y laisser mes forces.

Mais la trotteuse me tient en respect en m’agrippant par la partie la plus génocidaire de mon intimité. J’obtempère à ses moindres souhaits pour l’instant, enfin jusqu’au jour de ma vasectomie. D’ici là, on ne le fera plus pour obtenir la paix sociale entre le coït dominical et l’érotisme ménager, mais pour satisfaire le désir de la Chine, sûrement. La géopolitique, c’est comme le couple, c’est une question de latitude et de temps qui passe.

Bref, nous n’y sommes pas encore et j’émets quelques réserves raisonnables quant à mon éventuelle participation à l’affaire en question, la troisième guerre mondiale ne fera pas de prisonniers et le cholestérol non plus. Finalement, je crois que j’ai une montre dans la tête qui me laisse certes mon libre arbitre mais m’indique quand penser.

Le jour J à l’heure H. En pleine transe devant le Dieu écran, la vision trouble et décalée, je frotte nerveusement ma main droite déjà usée contre mon visage trop cabossé en espérant qu’il en jaillisse une idée ou tout du moins mon mauvais génie. Mais personne ne vient. Et quoi de plus logique, il me faudrait une cause à défendre ou un monde à dominer. Il y a trop d’empathie pour si peu d’amour, il y a trop de haters pour si peu de misanthropes.

Mon manque manifeste d’ambition «despotique pour le bien de tous» accrédite la thèse selon laquelle le globe est devenu un terrain vague sans frontières immobilières pour lesquelles mourir dignement.

Maintenant qu’il n’y a plus d’espoir de viol, tout le monde croit en la proctologie. La Terre préfère crever d’ennui que d’une crise cardiaque !

Je ne demande qu’un peu d’ingérence au milieu de cette xénophobie platonique. Mais cette époque de provocations toujours gratuites a accouché de manchots et de culs-de-jatte comme seuls belligérants. À partir de là, je ne distingue plus la légitime défense d’une réunion Tupperware.

Et plus le Journal Officiel façonne une société capitonnée, plus je me dis que je serais en sécurité dans un asile. Soyons dingues, avec un peu de chance j’y trouverais peut-être la folie qui me manque mais aussi le sommeil du juste que mon visage cabossé, ma main usée, mes tempes à l’agonie et ma veine centrale réclament à chacun de mes coups de sang devant le défilé perpétuel des problèmes de cœur et de cul de la grande Histoire des petits hommes !

Apparemment, j’ai une fosse commune à la place du cœur à tous vous regarder au passé, comme des meubles, mais il n’en est rien, je ne suis qu’un marchand de cibles qui distribue les balles…

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